Je discutais il y a quelques jours avec mes collègues de The Walking Web des noms de métier que l’on utilise lorsque l’on se présente en tant que professionnel. J’ai eu envie de parler de ce sujet en remarquant que bien que nous faisions tous le même métier, nous ne nous définissions pas de la même manière. Dans le descriptif de nos profils sur internet, certains utilisaient le terme « designer », d’autres « web designer », et d’autre encore « directeur artistique ». On retrouve aussi souvent l’appellation « graphiste ». Vous allez me dire que ces termes ne désignent pas les mêmes métiers ou que ce sont des spécialités différentes. C’est vrai, pourtant, il arrive souvent que les designers qui se définissent avec des noms de métier différents aient des compétences identiques. En effet, beaucoup de professionnels ont plusieurs compétences et il faut faire des choix pour éviter les titres à rallonge. Néanmoins, je me demandais ce que chacun mettait derrière ces termes, car ils sont révélateurs de la manière dont on se voit et de comment l’on se vend. Nous abordons là, en partie, de ce que l’on appelle le positionnement professionnel. Le positionnement, c’est choisir l’image que l’on aimerait que les autres aient de nous. Et quand je dis « les autres », je veux bien sûr parler des potentiels clients. Pour cela, la sélection des travaux que l’on montre est primordiale, mais il ne faut pas négliger pour autant l’influence des noms de métiers.

L’exception française du terme « designer »

Si on devait catégoriser grossièrement les métiers du design, on pourrait les séparer en deux familles bien distinctes : celle du design de l’image et celle du design de l’objet (« objet » dans le sens d’une chose tangible, matérielle). En France, le mot « designer » est traditionnellement associé au designer d’objet, par opposition au graphiste qui lui est le designer de l’image. Cette nomenclature pose au moins deux problèmes. Le premier c’est qu’elle présuppose que le design est lié à un médium (alors qu’il s’agit d’un processus). Le deuxième concerne le mot « graphiste », qui est une dénomination restrictive ne rendant pas compte de la dimension intellectuelle et réflexive de la discipline. Cet amalgame entre designer et designer d’objets est loin d’être le fait d’un public amateur, beaucoup de professionnels de la création font aussi ce rapprochement. Mais c’est un contresens typiquement français, car le designer, depuis ses origines, n’est pas lié à un produit particulier, c’est juste un concepteur. Le design est un terme générique pour définir une discipline qui se décline en différentes spécialités (le design d’objets, le design d’espace, le web design, etc.), c’est ce dont je parlais dans un précédent billet. Concernant le terme de « graphiste », il serait donc plus juste de parler de « designer graphique », ce qui l’inclut, d’un point de vue du champ lexical, dans la famille des designers a laquelle il appartient. Cependant, le mot « designer » n’est toujours pas compris par le grand public français dans le sens large de « concepteur » mais bien comme celui d’un concepteur… d’objets. Avec cette confusion, beaucoup de designers graphiques préfèrent se définir comme graphiste, car c’est plus clair pour leurs interlocuteurs et parce qu’eux même acceptent très bien le terme. Je pense qu’il faudrait s’habituer a « designer graphique ». Même si ça reste encore peu usité en France c’est une évolution qui semble logique pour des métiers qui s’internationalisent de plus en plus, grâce à Internet notamment. On remarque d’ailleurs des évolutions de la part des institutions françaises qui tendent imposer le sens international du mot « design ». Notamment dans l’éducation nationale qui a renommé à la rentrée 2012 le BTS communication visuelle en BTS design graphique.

La différence entre un directeur artistique et un designer

La direction artistique, certains sont moins à l’aise avec cette notion. On l’utilise volontiers dans le milieu de la pub. En dehors de ce domaine, peu de gens savent réellement ce que cache cette dénomination un peu pompeuse. Je ne vais pas en faire une définition ici, Christophe Andrieu en a fait une très pertinente sur son blog, je vous invite donc à la lire, si besoin. Quand je me présente à un client en tant que directeur artistique, il me regarde souvent un peu interloqué. Quand on pense à un directeur, on imagine un monsieur en costume dans un bureau, qui convoque des personnes pour les gronder. Alors un directeur artistique, ça doit gronder des peintres, non ? Pas vraiment. Un directeur artistique, les professionnels de la création savent tout de même ce que ça veut dire et c’est un atout à valoriser quand on cherche à travailler avec des agences de communication. Mais ce n’est pas tout à fait la même chose qu’un designer. Je vois dans le travail de direction artistique une dimension émotionnelle que n’a pas systématiquement un designer. J’entends par là que le directeur artistique est un créateur d’univers visuels, qu’il peut développer sur des projets étendus et multisupports (des campagnes de pub par exemple). Je vois également chez le directeur artistique, une compétence de gestion d’équipe. Autrement dit, un directeur artistique est un guide, mais il n’est pas forcément le fabricant. On peut être directeur artistique et seulement diriger une équipe de créatif. Il définit les règles d’un univers qui pourra être décliné par d’autres personnes et notamment des designers. Le designer se rapproche plus de l’artisan. C’est un faiseur. Il conçoit et imagine des dispositifs qu’il aime également réaliser. Les directeurs artistiques artistiques sont souvent des designers. Mais au final, il ne faut pas oublier que c’est l’interprétation des mots qui compte. C’est à prendre en compte dans son positionnement. Choisir les mots qui vous donneront l’image que vous souhaitez renvoyer. Et pour cela, tout dépend de la personne que vous avez en face de vous.

Le bon terme pour la bonne cible.

L’autre jour j’avais rendez-vous avec un responsable municipal pour lui parler d’un projet que je voulais développer dans ma ville concernant le design. Je me suis présenté en tant que designer. Au bout de 20 minutes de discussion, j’ai compris qu’il pensait que je concevais des objets. Pour info, je vis à Saint-Étienne, c’est l’une des 11 villes du monde ayant reçu le label ville design UNESCO. On a encore du boulot ! Cette anecdote révèle comment l’intitulé de votre métier peut changer la perception que les gens ont de vous. Si cette perception est faussée, vous pouvez passer à côté d’opportunité, car vous serez étiqueté dans la mauvaise catégorie. Et une fois que cette idée s’insère dans les esprits, il est difficile de l’en déloger (vous avez vu comme moi Inception). Par exemple, certains de mes clients me voient depuis des années comme un illustrateur, car j’avais pour la première fois réalisé pour une eux une illustration pour une affiche. Malgré une auto promotion assidue depuis des années qui leur montre d’autres types de travaux, ils restent persuadés que l’illustration occupe le plus clair de mon temps. Bien sûr, nous avons tous des compétences multiples. Et nous pouvons exploiter nos différentes facettes professionnelles à notre avantage.

Un positionnement fluide

En ce qui me concerne, je suis designer graphique, web designer, directeur artistique, illustrateur mais je suis aussi enseignant, bloggeur, chef de projet. Bref on ne se résume pas à un seul titre, nous avons tous des compétences très diverses. Et selon la personne a qui nous nous adressons, nous pouvons nous adapter. Si je me présente à une agence de communication qui souhaite me sous-traiter des projets, je dis que je suis directeur artistique, et c’est vrai. Quand je rencontre un entrepreneur qui souhaite un site vitrine, je lui dis que je suis web designer et c’est vrai aussi, quand je rencontre une entreprise qui souhaite refaire son identité graphique je dis que suis designer graphique, c’est encore vrai. La plupart du temps j’alterne entre designer et directeur artistique car c’est le cœur de mon métier. Mais j’aurais autant de légitimité à me présenter comme illustrateur ou professeur sauf que ce n’est pas l’image que je veux que les gens retiennent de moi, en général.

Quel professionnel voulez-vous être ? 

Les mots que l’on utilise pour définir son métier influencent son image et permettent aux clients ne nous coller des étiquettes, qui les rassurent. Ces étiquettes ne sont pas toujours appréciées des professionnels concernés, car souvent trop réductrices. On veut montrer l’étendue de nos compétences, ne pas être enfermé dans des cases. Pourtant, les étiquettes permettent de sortir du lot par rapport à des professionnelles couteau-Suisse qui déballent trop d’aptitude à la fois. C’est un peu comme au restaurant, un menu qui annonce trop de spécialités, c’est louche. Plutôt que de vouloir trop en dire, il vaut mieux adapter son discours à son interlocuteur. Si on vient vous voir pour un site web, ce n’est pas la peine d’annoncer à la première seconde que vous faites des bandes dessinées. Vous pourriez être vu comme un professionnel qui n’est pas assez spécialiste dans son domaine. Ça pourrait jouer en votre défaveur. Faites plutôt des étiquettes une force, en  prenant en compte le fait que vous êtes libre d’en créer autant que vous voulez, pour autant que vous soyez légitime de les porter et que vous les utilisiez avec la bonne personne.

16 réponses

  1. J’ai un peu le même problème avec mes 50 casquettes (rajoute la tech…), et je procède de la même façon : sans mentir, je dis des choses différentes à des gens différents. Mais c’est tout de même compliqué à faire tenir dans un même portfolio…

    1. C’est une manière de s’adapter à notre interlocuteur pour qu’il nous comprenne.
      En effet, le portfolio est aussi une partie importante du positionnement et si on applique la logique du nom « fluide »on devrait concevoir le book avec des variantes voire plusieurs versions. En ce qui me concerne j’ai un portfolio qui regroupe tous mes travaux avec de l’illustration. Mais c’est plus compliqué à mettre en place.

  2. Encore un super billet, je ne suis juste pas tout à fait d’accord avec une petite chose. Je ne suis pas sûr que designer graphique et graphiste soient tout à fait la même chose, dans le sens ou dans un certain nombre de missions, le rôle du graphiste va être de « produire » des éléments visuels sans conception. Je pense à la P.A.O, je pense au détourage en série, je pense à ces tâches assez basiques qui sont faites par un graphiste sans qu’il ait pris en charge la conception.

    1. Est-ce que tu parles pas là plutôt de « l’infographiste »? Même si le graphiste peut être vu comme un technicien, je pense qu’il est énormément utilisé dans le sens de designer graphique. Et le problème du mot graphiste c’est qu’on ne sait jamais bien si on parle d’un « infographiste » ou d’un « designer graphique ».

      1. De PAiste, le métier a glissé vers le terme d’infographiste qui n’est plus utilisé maintenant : le métier d’infographiste/Paiste est devenu le métier de graphiste et le métier de graphiste est devenu le métier de concepteur dans les vocabulaires des personnes que je rencontre.

    2. D’abord, merci, merci, merci pour cette nouvelle mise au point sur le métier de designer en France, sa mauvaise compréhension / interprétation étant l’un de mes plus gros traumatismes professionnels quand il faut que je définisse mon métier.

      Ensuite, assez d’accord avec Sébastien : on peut être graphiste sans être designer graphique. Ah et pendant qu’on y est, on fait quoi des « infographistes », qui, au sens noble du terme, mettent en forme un message ou des données, et qui est très souvent interprété comme « exécutant PAO » ? 🙂

      1. Effectivement tu pointes la définition originale de « infographiste », qui est « celui qui fait des infographics » (ou graphiques d’information). Là encore la France a déplacé le sens du terme vers le « graphiste-technicien ». Pour le coup je pense que le sens premier d’infographiste est malheureusement encore plus flou pour les gens.

    3. Super article, j’en parlais avec mon amie ergonome d’interface, il y a quelques jours, ils ont dans leur profession le même problème (qui fait quoi, par exemple le wireframe : ergonome ou designer graphique ?).

      Pour le détourage, ou la retouche à la chaîne j’utilise le terme d’éxé et pas d’infographiste (qui a plus ou moins disparu) ou graphiste, qui pour moi conçoit, l’éxé, il exécute la demande. Sans que ça soit péjoratif, c’est un peu le manutentionnaire du graphisme.

      Le mec qui fait de la PAO est, pour moi, un maquettiste (de magazine par exemple), mais c’est vrai que c’est un sujet large « le nom du ou des métiers ». Personnellement pour le pro, je me présente comme agence de com (ça a ses avantages et inconvénients) mais pour de la recherche de taf (avant d’être indé) j’avais un cv multi-casquette basé sur les compétences plus que sur le métier.

      Joli débat en perspective 🙂

  3. Merci pour ton article, il me conforte dans ces termes que j’utilise pour décrire la profession. À quand le dico officiel 😀

    J’ai plusieurs étiquettes à ranger du coup !

  4. le besoin de moduler son discours en fonction de son interlocuteur reste la solution, comme tu l’explique très bien le mot designer n’est pas tres bien compris, pourquoi pas seulement « concepteur graphique »

    aussi, les différents désignations ne sont pas en relation avec la fonction mais le grade, j’ai mis du temps a comprendre la hiérarchie : exécutant – exécutant glorifié – infographiste – graphiste – DA
    Si on se focalisé sur la fonction, ca ressemblerait plus a ce qui se fait ailleurs : UX designer, UI designer, Print designer, Motion designer etc…
    Et le grade s’ajoute quand nécessaire (junior, senior, Award winning etc…)

    j’aimerais l’avis de STPo sur ce point, lui qui a déjà bien éclairci la définition de DA dans son article

  5. C’est vrai que ce n’est pas toujours facile de se positionner. Surtout quand un même « titre » peut être interprété de différentes façons — comme le prouve encore les commentaires précédents.
    Tout comme définir son métier, chose qui n’est pas évidente en fonction de la personne qu’on a en face de nous (je ne vais pas expliquer le métier d’intégrateur ou webdesigner de la même manière à un développeur qu’a ma grand-mère).

    J’ai récemment lu un petit article qui pourrait être complémentaire à celui ci concernant la façon dont on peut-être perçu en fonction du contenu de notre portfolio. Comme tu le dis, il arrive souvent que nous soyons « multi-casquettes » mais tout le monde a ses préférences … l’idée de cet article est simple : ne mettez pas dans votre portfolio ce que vous ne souhaitez pas refaire (ou du moins, ce que vous aimez le moins) • http://the-pastry-box-project.net/wilson-miner/2013-april-15/

  6. Excellent billet et qui a du sens au-delà du métier de Designer.

    Cela m’évoque une citation présente sur le site web de Richard Attias Associates aux US.

    « If you can write your DNA, you are not longer limited to what is but to what you could make. »

  7. Là tu parles du point de vue du professionnel face à un client, je me suis trouvé dans cette situation lorsque j’étais à mon compte et c’était plutôt galère. Actuellement je suis à la recherche d’un emploi et c’est très compliqué aussi dans ce sens, essentiellement lorsqu’il s’agit d’une candidature spontanée…

  8. Article très intéressant ! Il est vrai que c’est toujours compliqué de se définir avec tous les intitulés, un peu four tout parfois, de nos métiers… Ca a été une grande interrogation pour ma part quand il a fallu choisir un « titre » à mon portfolio. Faisant un peu de print, beaucoup de web, un peu d’inté parfois de l’illu, j’ai opté pour graphiste, webdesigner. Mais j’ai toujours un peu de mal à me situer parfois. Je suis tout à fait d’accord sur ta description du directeur artistique. Certain graphiste Free vont mettre en avant leur titre de DA alors qu’ils ne dirigent au final aucune équipe créative derrière. Je trouve que cela fait un peu pompeux (même si gérer des projets seuls est déjà un travail énorme). Mais c’est peut être une façon de rassurer le client derrière, directeur artistique renvoi forcément à une idée de professionnalisme, de sérieux… Bref, pas évident de nous caractériser en un mot !

  9. Très bon sujet! Mais à l’heure de google, notre « étiquette » à tendance à se graver dans le marbre du référencement. C’est très compliqué d’être un caméléon sur la toile… j’ai 10 métiers (qui en fait se rejoignent au final mais…), comment être graphiste sur linkedin, monteur-vidéo sur Viméo, avoir un portfolio de photographe sur Format ou DropR, tout en ayant bossé comme maquettiste presse, retoucheur, créatif, photograveur, etc. Je persiste à croire que ce problème est franco-français et qu’on appelle ici couteau suisse, ce qu’on appellerait « boîte à outil de luxe » outre-atlantique ou outre-manche. Faut il donc se positionner à la tête du client ou bien se limiter à un domaine précis (dans un contexte déjà limitatif économiquement) ?

  10. Je tombe sur cet article très intéressant tandis que je faisais une recherche sur des notions de pédagogie pures et dures. Ce qui m’a arrêté, c’est que je suis moi-même designer graphique 🙂 Il n’y a pas de hasard.

    Comme je fais aussi de la stratégie de communication, de la formation à l’AFPA (d’où ma recherche), de la conception web parfois assez avancée, du print et du webdesign, j’ai fini par rechercher un terme multi-casquette. Car si se présenter à son interlocuteur est une chose, je garde en tête que lui aussi doit savoir me présenter à son réseau sans omettre une part de ce que je suis professionnellement. Je me présente alors le plus souvent comme consultant en communication. Ca occulte la fausse image d’artiste qu’on y associe souvent et permet d’englober pas mal de choses à la fois.

    Mon site web pro, lui, parlera d’abord d’agence de communication (ce qui n’est pas totalement faux dans les faits, puisque je travaille au besoin avec plusieurs pro spécialisées dans leurs domaines respectifs). Mes pages de prestations, elles, parlent pour moi et me permettent d’être pas trop mal référencé sur les bons termes de recherche.

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