Le week-end dernier, j’ai participé au marathon créatif (ou makeathon), Museomix au musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne. Museomix est un événement international qui rassemble chaque année dans plusieurs musées des créatifs, développeurs et communicants pour créer durant 3 jours, des prototypes pour expérimenter de nouvelles formes de médiations. Cette année, 7 musées et 3 pays ont rejoint l’aventure. C’était une expérience passionnante qui m’a beaucoup apporté d’un point de vue humain et professionnel. Voici un petit retour sur ce week-end marathon.

Jour 1

Il est 8 h 45, j’arrive au Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne. Datant du Second Empire ce lieu est dédié à la conservation du patrimoine industriel de la Ville, qui a forgé son identité à travers 3 secteurs d’activités dont elle était leader en son temps : le cycle, la rubanerie et l’armement.

Musee

La visite

Après avoir récupéré nos badges et être passés devant l’objectif de Pierre, photographe officiel de l’événement, nous avons commencé par une visite des collections d’armes, de rubans et de cycles, pour recueillir les premières informations qui alimenteraient nos idées. Notre groupe avait la chance d’avoir la conservatrice en chef du musée, Nadine Besse, une personne passionnée par son métier, on sentait qu’elle avait un réel plaisir à nous raconter l’histoire des objets du musée. La visite s’est faite au pas de course et la prise de notes s’est faite tant bien que mal. À ce moment là j’étais plutôt inspiré par les armes, mais c’était avant de découvrir les métiers à tisser d’époque qui m’ont fasciné. Mais j’y reviendrai.

visite

La formation des équipes

Après la rapide visite, tout le monde (museomixeurs et organisation) s’est regroupé dans la salle des plénières pour la présentation du planning du week-end. Première étape, former les groupes. Nous avions 20 minutes pour formuler des idées sur des post-it affichés sur des panneaux et rassemblés autour de thématiques communes : la gravure sur armes, les rubans et la mode, l’art du duel, etc.

post-it

ecoute

Ensuite nous nous sommes assis pour écouter 6 pitchs de personnes qui ont présenté leur idée pour tenter de former une équipe. Il fallait réunir 8 personnes avec chacune un rôle différent. Ces rôles sont en fait les compétences que possède chaque museomixeur participant : codage, fabrication, médiation, expert en contenus, communication, graphisme auxquels s’ajoutent une personne polyvalente et un facilitateur qui fait le lien entre l’organisation et l’équipe. Après le pitch, les museomixeurs intéressés par une idée s’approchent de la personne qui a fait sa présentation. Quand l’équipe est au complet, le projet est validé. J’ai tenté ma chance en présentant mon idée dans les 30 secondes imparties. Et j’ai constitué une équipe assez vite.

bingo

team

Réflexion

Nous sommes partis en groupe dans la salle de travail, nous avons choisi une table pour nous installer et nous avons pu commencer à discuter tous ensemble du projet. Nous avons commencé par confronter nos points de vue pour éclaircir le sujet. J’ai expliqué plus précisément ce que j’avais en tête, et proposé quelques pistes possibles. Pour cette étape nous avons été aidés par les régisseurs et médiateurs du musée qui ont pu nous dire si notre projet avait un intérêt par rapport au travail de médiation et celui de la transmission d’un savoir.

recherche

Lors du pitch j’avais présenté une idée sur le code secret des rubans. Lors de la visite, notre guide avait évoqué des anecdotes selon lesquelles, au XVIIIe siècle, l’endroit où étaient placés les rubans sur le corps des femmes de la noblesse avait des significations cachées. C’était un langage discret pour séduire. Je proposais de travailler sur un dispositif qui aurait permis de comprendre ce code, pour amener le public à rentrer dans l’histoire du ruban. C’était l’idée de départ, mais après avoir discuté avec les personnes du musée, nous avons pris conscience que ce sujet était bien trop anecdotique pour constituer un support pédagogique solide. Au final nous avons décidé de montrer le rapport qu’entretient le ruban avec le corps, à travers les styles vestimentaires de différentes époques. Signe ostentatoire à la cour du roi, lacet aliénant dans le corset de la Belle Époque, ou accessoire aguicheur dans la jarretière de la mariée. L’idée était à peu près claire, mais il restait à savoir ce qu’il était possible de réaliser.

Les ressources techniques et matérielles

Pour voir l’étendue de nos possibilités techniques, nous avons visité le techshop de Museomix qui mettait à disposition un stock conséquent de matériels high-tech que nous pouvions utiliser pour les besoins de notre installation : tablettes tactiles, circuits imprimés, caméra 3D, haut-parleurs, micros… J’ai notamment découvert le canon à son qui permet de propulser un son audible seulement si on se place devant. Nous avions également des spécialistes dans certains domaines techniques pointus qui étaient là pour nous aider à développer des systèmes complexes. Toutes ces ressources nous on permis d’évaluer ce que nous pouvions réaliser. Nous avions également la possibilité d’utiliser des découpeuses laser au sein d’un Fab lab, installé spécialement pour l’événement. Nous avons réservé quelques objets, il ne fallait pas le faire au dernier moment, car les autres équipes avaient aussi des besoins en matériel et les stocks n’étaient pas illimités.

techshop

Présentation des projets

Le soir du premier jour, chaque équipe devait présenter à tour de rôle son projet à l’ensemble des museomixeur. C’était une manière de voir si nous avions les idées claires. Un bon test qui nous a obligés à formuler les choses simplement. Nous avons fait des illustrations qui expliquaient le parcours utilisateur de notre installation. Cela a permis de pousser plus loin la réflexion et voir ce que les autres équipes en pensaient. Nous avons imaginé un dispositif qui permet au visiteur de toucher des échantillons de rubans et d’en choisir un pour le placer sur un endroit de son corps. Ce qui a pour conséquence de déclencher, sur un écran, le récit visuel et sonore d’instants de vie à différentes époques, et où le ruban à un rôle important. Selon l’endroit où le visiteur place son ruban, le récit et l’époque changent.

prez-projet

Jour 2

Réalisation

Sur le papier, l’idée était séduisante, mais aussi très ambitieuse et le premier jour était passé très vite. Dans l’équipe, nous n’avions jamais travaillé ensemble et le lendemain à 16 h, les visiteurs arriveraient devant les portes du musée pour tester nos prototypes. Nous n’étions pas tous d’accord sur les techniques, mais il fallait faire des choix, quitte à parfois revoir à la baisse nos ambitions. Car à Museomix, les contraintes de temps sont extrêmes. Pas le droit à l’erreur, pas de retour en arrière possible sous peine de ne pas pouvoir rendre un prototype opérationnel. Avec l’échéance de rendu qui approche viennent les premières tensions palpables. Mais malgré ça, tout le monde était à son poste et avançait sur sa partie. Et il y avait beaucoup de choses à produire, fabriquer un pupitre pour un écran tactile, écrire les récits, enregistrer des voix off, réaliser des vidéos, trouver des ambiances sonores, coder l’interface, créer l’identité visuelle, remplir la fiche projet sur le site de Museomix… et tout ça en essayant d’être organisés. Nous faisions des points réguliers, et des choix, encore des choix. Pour cela, le rôle de notre facilitatrice a été essentiel. Elle était notre ange gardien qui s’assurait de la bonne avancée du projet. Elle pouvait nous recentrer sur les objectifs ou cherchait des solutions pour nous sortir de situations bloquantes. Mais les choses semblaient avancer. C’était l’avantage d’avoir des rôles définis, on savait qui était censé faire quoi. Et c’est peut-être ce qui m’a le plus étonné. L’auto-organisation du groupe.

electro

Le vidéo-prototype

En fin de journée, nouvelle contrainte, il fallait montrer une vidéo prototype du projet. Nous étions déjà bien occupés et personne ne faisait de la vidéo dans l’équipe. Nous n’avions même pas encore de quoi montrer quelque chose. Il fallait faire avec les moyens du bord. Dans le speed le plus total, avec un iPhone et du mime nous avons produit une vidéo. C’était spontané et produit avec rien. Mais ça s’est plutôt bien passé. Merci, Claire, pour le rôle de l’hôtesse. En voyant les vidéos des autres équipes, j’ai compris qu’on était dans le ton. Peu importe les moyens, il faut rendre quelque chose. Il faut voir les autres rendus, c’est souvent fait avec l’énergie du moment. C’est bancal, mais totalement assumé, ce qui donne souvent des choses assez drôles. Pas le temps pour les trucs chiadés de toute façon, ce n’est pas le but.

La veillée

Nous avons travaillé jusqu’à 1 h 00. Entre temps Hubert notre codeur s’arrachait les cheveux pour afficher son interface en flash alternativement sur un double écran avec d’un côté un écran tactile orienté portrait et de l’autre un vidéo projecteur en format paysage, couplé avec des capteurs électriques qu’un électronicien avait développés spécialement pour nous, pour qu’au contact d’un ruban, on puisse déclencher un événement relié à l’animation flash. Si vous ne comprenez rien, c’est normal, à ce moment-là, je ne comprenais plus grand-chose moi-même étant donné que j’étais concentré sur le design de l’interface que je devais terminer pour que notre développeur puisse travailler avec autre chose que des carrés gris sur son écran.

rush

Jour 3

Le rush

Arrivée 8 h 30, je n’avais pas fait d’effort pour me lever, il restait encore à faire et j’avais hâte de me remettre au travail. J’avais l’impression qu’on avait fait que 10 % de tout le projet. Le stress commençait à monter, mais il fallait rester concentré et avancer, quitte à accomplir des tâches que n’aurions pas pensé faire. Il fallait enregistrer les voix qui raconteraient les récits historiques. La personne que nous avions choisie était partie déjeuner. Nous ne pouvions pas attendre, tant pis, je m’improvise voix off. Je me lève de mon siège et pars dans une salle en retrait pour lire les textes. Comme pour le reste on fait avec les moyens du bord. Cathy notre polyvalente enregistre ma voix. Elle a le goût du travail bien fait et c’est dur pour elle de lâcher du lest, de réduire la qualité de son travail pour ne pas perdre de temps. Je file avec la prise de son brute pendant que Cathy s’active pour la mixer au mieux. Nous remplacerons le fichier plus tard. Une heure plus tard, j’ai déménagé mon bureau, je travaille à l’étage avec Hubert, nous avons déplacé nos bureaux pour nous installer dans la salle que l’on a choisie pour monter le prototype. Maxence, notre journaliste écrit les textes pour alimenter le site et rédige le descriptif du cartel pour les visiteurs. Pierrick notre fabricant, revient de l’atelier où il a bricolé un pupitre qui recevra l’écran tactile. Il nous faut aussi des panneaux pour projeter des images. Il n’y en a pas. Nous récupérons les panneaux électoraux prêtés par la ville… couverts de fientes de pigeons. Il faut les habiller. Sachant que notre objectif est d’avoir une ambiance boudoir ! On se procure des tissus pour habiller le tout. L’installation prend forme, les gens commencent à arriver dans mon dos. Je termine les dernières vidéos des récits, concentré au maximum. Surtout pas de plantage, pas de plantage. Tout se déroule bien malgré tout, mais c’était sans compter les caprices de la technique…

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installation

Le test utilisateur

Un marathon créatif, c’est se confronter à une liste de bugs imprévus de dernières minutes que l’on doit résoudre dans l’urgence. Et c’est très éprouvant, surtout quand des visiteurs se pointent et attendent que quelque chose se passe. À 16 h notre prototype n’était pas opérationnel pour un problème technique. Nous avons découvert plus tard qu’il était minime, mais quand personne ne connaît la solution sur le moment, on peut chercher très longtemps. Et ça a duré 2 h… Le musée fermait ses portes aux visiteurs à 18 h. Notre prototype avait fonctionné une seule fois sans qu’on sache bien pourquoi. Nous étions déçus. On avait travaillé sur nos ordinateurs, mais quand il a fallu installer l’interface sur le matériel du prototype, ça ne fonctionnait plus de la même manière, on aurait dû y penser.

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Clap de fin ?

Rassemblement final pour la dernière plénière. Les museomixeurs sont réunis, la pression retombe. Les organisateurs qui ont fait un travail remarquable remercient tous les participants et partenaires. On est déjà un peu tristes de partir. On finit la soirée lors d’un dernier apéritif dans la salle de travail. On se félicite pour le travail accompli, on se raconte nos galères, on commence à faire le point sur nos erreurs, les choses qu’on aurait du faire autrement, les mauvais choix. Mais on reste persuadé d’avoir fait du mieux qu’on pouvait, et d’avoir vécu une expérience unique. On avait presque réussi.

La récompense

Lors de l’apéritif de départ, je pensais ne plus voir notre prototype et rester sur une légère frustration de ne pas l’avoir vu fonctionner. C’est alors que Yves-Armelle Martin, cofondateur de Museomix m’interpelle en me disant que je dois faire une présentation de notre prototype à une délégation d’élus locaux qui fait le tour des salles. Aussitôt je traverse la foule des buveurs de bière et fonce chercher Hubert, je ne lui laisse pas le temps de finir son verre, il doit m’accompagner au plus vite. Il faut qu’on essaye de résoudre le problème technique avant l’arrivée de la délégation… et figurez qu’on a trouvé ! Hubert a eu un flash, il a compris d’où venait le problème. Merci les bières. Je suis allé chercher le reste de l’équipe pour leur annoncer la nouvelle. C’était un plaisir de voir leurs yeux s’illuminer. Nous avons pu présenter notre travail. C’était une vraie récompense de voir le résultat de tous nos efforts. Nous étions fous de joie. Nous avions travaillé chacun de notre côté pendant 2 jours, mais nous n’avions pas encore de vision globale de nos productions associées. À ce moment nous avons pris conscience de notre travail collectif, car il était matérialisé devant nous. J’étais vraiment très fier. Il y a quelque chose d’étrange dans le fait de produire quelque chose d’aussi inhabituel, avec des gens qu’on a rencontrés 3 jours plus tôt. Ça ne fonctionnerait jamais en temps normal. Mais là, oui. Enfin nous pouvions souffler, pour de bon cette fois. Les élus semblaient contents, attentifs à notre présentation. Seul regret, nous n’avons aucune photo du prototype en fonctionnement. Nous n’avons même pas pensé à en faire. Après l’euphorie, direction nos verres de bière. Rangement du matériel. Retour à la maison, épuisé, mais plein de beaux souvenirs.

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Ce que ça m’a appris

Ce Museomix m’a fait prendre conscience que parfois, ce qui est important dans un projet, ce n’est pas le projet en lui-même, mais les relations qu’il crée entre les individus. Comme nous ne pouvions pas faire tester notre prototype, nous avons dû expliquer aux visiteurs ce que nous avions fait, et ça a créé un dialogue. On s’est rendu compte qu’ils étaient aussi venus pour rencontrer les personnes derrière les prototypes. Nous avons pu raconter la genèse du projet, ses modifications et toutes les évolutions qu’ils n’auraient jamais pu deviner en simplement testant notre réalisation. Myette notre médiatrice et Claire notre experte en contenu ont eu un rôle très important à ce moment-là. Elles ont été le relais entre notre projet et le public qui était en attente d’informations.

Ce projet à également créer une relation entre les membres de l’équipe en faisant naître le débat. En ce qui me concerne, j’ai dû accepter que d’autres personnes s’approprient mon idée de départ et l’amènent ailleurs, pour au final l’améliorer. Bien sûr tout n’a pas été facile, il y a eu des tensions, des malentendus, des doutes mais au final je crois qu’on est tous repartis contents et reboostés.

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Il y a une dernière chose que m’a apprise Museomix, c’est de lâcher prise dans mon travail. D’accepter l’à-peu-près, l’approximatif. Et que le but n’était pas toujours de chercher l’exécution parfaite. Bien sûr j’aurais aimé avoir plus de temps pour choisir mes typos, peaufiner mon interface, positionner mes illustrations, personnaliser mes pictos ou faire des tests, mais tout ceci n’aurait pas amélioré mon expérience à Muséomix où les productions sont éphémères. Ça aurait juste fait perdre du temps à mon équipe. Et ce qu’il faut chercher à préserver c’est bien ce travail d’équipe.

On remet ça ?

Si j’en ai la possibilité, je revivrai l’expérience Museomix avec plaisir et si vous en avez l’occasion, je vous conseille de tenter l’expérience. Pour peu que vous souhaitiez explorer de nouvelles pistes créatives, sortir de votre zone de confort et vous donner ce petit coup de pied aux fesses qui vous regonfle à bloc. Ça fait un bien fou.

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Voir l’essentiel de l’édition 2014 du Museomix à Saint-Étienne
Voir le descriptif du prototype

Photos : Pierre Grasset

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